À travers l’Europe, la victoire de l’extrême droite n’est qu’un mythe qu’elle parvient à nous conter

À rebours du récit triomphaliste qu’elle se construit, l’extrême droite européenne ne gagne presque jamais vraiment, ni dans les urnes ni au pouvoir.
Derrière quelques victoires spectaculaires se cache une succession d’échecs, de coalitions introuvables et de gouvernances calamiteuses.
Déconstruisons le mythe d’une vague irrésistible.

Vous allez sans doute me dire qu’en Slovaquie et en Tchéquie, dans une certaine mesure en Italie1, l’extrême droite populiste parfois illibérale est au pouvoir. C’est vrai. C’est un fait.

Mais il demeure qu’en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne2, en Hongrie, en Autriche, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne, au Portugal, au Danemark, et même en France.. partout ou presque, l’extrême droite est présente, mais partout, elle perd. Partout.
Elle perd pour une raison dont la clarté est telle que l’eau de roche semble bien terne à côté : l’extrême droite perd parce qu’elle n’a pas vocation à rassembler, et par extension, parce qu’elle n’a donc pas vocation à gouverner. La seule vocation de l’extrême droite est de perturber l’exercice démocratique de forces de travail et de réformes…
Et pourtant, malgré tout cela, nous laissons s’instiller le récit d’une extrême droite systématiquement victorieuse. Permettant aux faibles d’esprit de prétendre que « partout, les mêmes causes produisent les mêmes conséquences », et qu’une arrivée en tête était la démonstration d’une victoire écrasante. Les priants par notre silence de dérouler leur agenda xénophobe et leur narratif qui consiste grosso-modo à taper sur les immigrés, l’islam, et l’UE. Tout un programme…

C’est cette dissonance qui est insupportable tant elle est invraisemblable. Ce défaitisme permanent est persistant. Et ces soi-disant victoires de l’extrême droite n’existent simplement pas vraiment. Nulle part. Ça existait en Pologne, mais ils en sont revenu. Ça existait en Hongrie, mais nous allons justement voir que même chez le plus proche allié du RN, l’herbe n’est plus brune, mais bien bleue.

La Hongrie et les Pays-Bas, cas d’école du fracassage de la rhétorique victorieuse de l’extrême droite

En Hongrie, le système Orbán, chantre absolu de l’illibéralisme, s’est lamentablement vautré aux dernières législatives. Fin de règne pour un autre allié du RN (décidément !).

Aux Pays-Bas : prenant le prétexte d’un durcissement de la politique d’asile sortie de nulle part qu’il cherchait à imposer à ses partenaires de coalition, et se sentant surtout absolument indispensable et en tête sur tout le monde, Guert Wilders, l’allié néerlandais du RN, a provoqué la chute du gouvernement dans lequel il se trouvait, et en conséquence, provoqué des législatives anticipées.
Résultat ? Fin de jeu pour lui, qui se croyait le messie d’une société qui ne rêvait que de lui… Réveil brutal d’un homme qui a péché par un orgueil que nous avons tous induit.

Prenons un autre exemple, pour le plaisir sadique de pouvoir rappeler que les défaits sont souvent alliés au RN3.
En Italie, Matteo Salvini, autre allié du RN, s’est persuadé à l’été 2019 qu’en faisant tomber le gouvernement Conte pour obtenir des législatives anticipées, il accédera à la présidence du Conseil.
Résultat : pas d’élections anticipées, il est écarté du pouvoir et sa Ligue, qui rêvait d’hégémonie, végète aujourd’hui autour des 6 à 8% d’intentions de vote, loin, très loin derrière les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, dont il n’est plus que la béquille bancale.

L’extrême droite : y goûter pour se sevrer ?

La vérité nous oblige à faire un constat simple : en Hongrie, aux Pays-Bas, en Pologne, le vote pour l’extrême droite recule, et ces mouvements sont écartés du pouvoir.
Dans ces deux pays, ils ont donc déjà touché au manche.
Peut-être est-ce ainsi que les électeurs de ces formations déchantent. Peut-être était-ce la stratégie d’Emmanuel Macron lorsqu’il provoquait la pleine de conséquences et toutefois inconséquente dissolution de juin 2024. Peut-être s’était-il convaincu qu’en nommant Jordan Bardella à Matignon en 2024, celui-ci se savonnerait lui-même la planche jusqu’en 2027.
Mais avec des peut-être, on se complait dans de faux constats, des hypothèses parfois grotesques et on occulte les problèmes qui, eux, sont bien réels.
En somme on joue l’avenir d’un pays à la roulette Russe, et on s’engonce dans une forme de laisser-faire faussement résistant, qui consiste à se plaindre en laissant entrevoir la défaite que l’on prétend combattre.

Rappeler le réel

Il n’est pas question ici de nier ni de minimiser la percée de l’extrême droite que de nombreux pays, France en tête, connaissent.
Il demeure que nulle part, l’extrême droite n’obtient une adhésion massive et incontestée : même là où elle gagne, sa légitimité est fragile et ses majorités tiennent souvent à des règles électorales biaisées, à l’absence d’alternatives crédibles, à des coalitions baroques ou à des conjonctures exceptionnelles.. Ça existait en Hongrie et en Pologne, mais ce n’est plus qu’un douloureux souvenir.
Bien que les réflexes illibéraux et les réseaux de pouvoir qu’elles ont laissés derrière elles ne disparaissent pas du jour au lendemain.

Certains prétendent que le Royaume-Uni est sur la voie, mais c’est bien plus complexe que cela, d’une part en raison du mode de scrutin particulièrement propice à une percée de Reform si d’aventure les électeurs des autres partis (Travaillistes, Verts, Lib-Dem, Conservateurs) se dispersent4, mais surtout parce que techniquement, il n’est pas prévu d’élections jusqu’à, au maximum, 2029…
D’autres disent que l’AfD en Allemagne est sur le point de l’emporter, mais la logique de la proportionnelle allemande est faite pour bâtir des coalitions, et il est évident que l’AfD en sera incapable5… Au risque de nous répéter, c’est bien cela la preuve qu’ils n’ont pas vocation à gouverner, mais seulement à déranger…

En conclusion, rappelons que notre responsabilité collective est immense, il s’agit de rappeler les faits, de continuer de faire société en se basant sur le droit, la mesure et le dialogue, plutôt que sur le passage en force, la rhétorique populiste et le musellement de ses opposants. Laissons cela à l’extrême droite qui n’aura jamais conscience de ses limites, et de celles que la société que nous formons ne cessera jamais de lui imposer.


Notes explicatives de bas de page et diverses digressions d’un intérêt sans doute mineur

  1. Le cas de l’Italie est complexe. Giorgia Meloni bien que considérant Mussolini comme un bon politicien, est de droite radicale voire d’extrême droite, mais indéniablement moins que son Vice-Président du Conseil, le raciste et homophobe Salvini… Pour aller plus loin, lisez cet article sur le site de France Inter. ↩︎
  2. Bien qu’arrivée en tête, et sans grande surprise, le PiS d’extreme droite n’est absolument pas parvenu à bâtir une coalition. L’europhile Donald Tusk, arrivé second, a rallié à lui d’autres formations. Il est le Premier Ministre polonais.
    Rappelons tout de même que le PiS dispose toujours d’un levier important, en la personne du Président de la République.. celui-ci n’hésitant pas à user de son droit de veto contre des textes votés par le Parlement… ↩︎
  3. Ce n’est en effet pas très élégant de notre part, certes, mais cela reste parfaitement factuel ! ↩︎
  4. Le scrutin uninominal à tour unique peut conduire à arriver devant au niveau national sans être capable de dégager de majorité claire au niveau des sièges. En l’espèce, ce n’est pas parce que Reform arrivera en tête au niveau cumulé national (ce qui semble pour l’heure bien possible) que la formation populiste obtiendra pour autant une majorité absolue à la Chambre des Communes. ↩︎
  5. La CDU-CSU sait qu’une alliance avec l’AfD questionnerait la persistance des chrétiens-démocrates ; nul besoin de rappeler que SPD ne travaillera jamais de quelque manière que ce soit avec l’AfD ; pas plus que le FDP, s’il parvient à revenir au Bundestag (ah, les 5%.. on l’a dit, faire tomber une coalition et provoquer des législatives anticipées est rarement bon…). ↩︎